Journal de France, de Claudine Nougaret et Raymond Depardon

Par · juillet 20, 2012

Résumé : sur les routes de France et d’ailleurs avec R. Depardon
Les + : images magnifiques, archives inédites, humain, vagabond
Les – : la trame bancale, réservé aux inconditionnels
Si c’était à refaire : oui

Résumé

En 2004, Raymond Depardon entreprend un tour de France en camionnette. Son objectif : photographier la ruralité, des salons de coiffure figés dans le temps aux zones industrielles. Le voyage donnera lieu à une exposition photographique exceptionnelle à la BNF de Paris : « La France de Raymond Depardon ».

Claudine Nougaret, son épouse et ingénieure du son, l’accompagne pour tourner un making off du voyage.

Très vite, elle abandonne la partie. Attendre des heures sur le bord de la route, comme elle dit : « c’est pas mon truc ».

Alors elle fouille les armoires pour dénicher les chutes du travail de son mari et les compiler.

Ainsi est né Journal de France, qui se présente comme un aller-retour entre le présent et le passé, entre la France rurale d’aujourd’hui et le monde mouvementé d’hier.

Avis

Des images magnifiques et inédites

Le film démarre sur le bitume de France avec Raymond Depardon au volant. Le voyage est tranquille, silencieux, rythmé par l’errance, l’installation de la chambre photographique, et les révélations rares et pudiques du photographe.

Les routes qui défilent sont l’occasion de se rappeler celles plus anciennes, qu’il sillonnait quand il était reporteur pour l’agence de presse Gamma.

Les archives commencent à ses débuts alors qu’il tente de décrocher la réalisation d’un film. Il fait un bout d’essai qui consiste à laisser tourner la caméra dans Paris, sans jamais couper. Déjà, son viseur accroche les regards, s’émeut maladroitement d’une belle chute de reins, puis retrouve les yeux. Déjà, Depardon prend son temps.

Puis les archives s’enchaînent : la Cisjordanie en 1967, ses reportages sur le Biafra, la guerre civile au Venezuela, l’affaire Claustre. Suivent ses reportages plus légers sur Valérie Giscard d’Estaing ou les photographes politiques.

Le documentaire revisite ainsi l’actualité sous un autre regard. Des archives inédites sortent au grand jour tels que les propos cyniques de militaires au Biafra ou ceux morbides de policiers français désirant « faire » un suicide, soit découvrir le corps d’un pendu. Certaines images sont choquantes, d’autres amusantes.

Le grand écart entre la France tranquille et le monde tumultueux

L’un des attraits du film réside dans le contraste entre les deux époques. La France que photographie R. Depardon est tranquille et les gens y vivent en paix.

Les chutes de ses reportages, à l’inverse, plongent le spectateur dans la misère du monde et de la guerre. Des asiles d’Italie, où les malades sont laissés à leur propre sort, à l’invasion de Prague par la Russie, R. Depardon filme des visages révoltés et tourmentés.

Le contraste de rythme est tout aussi frappant. Celui du monde rural français est figé, quand celui des conflits est effrené.

Le défi est de comprendre le lien entre ces deux périodes de sa carrière, mais aussi celui entre les deux facettes du bonhomme. Comment concilier l’intensité de la guerre avec le côté immuable de la vie paysanne, dont le cœur ne bat qu’au rythme des saisons ?

Le couple esquisse quelques éléments de réponse : il y a dans le monde paysan français comme chez les rebelles du désert qui ont capturé Françoise Claustre un esprit de résistance.

Mais davantage que le discours, ce sont les images qui parlent. Du Biafra aux fermes de sa trilogie « La vie moderne », se dessine une constante : l’intérêt sincère que le journaliste porte aux gens et son écoute patiente.

Un road movie bancal

Le voyage est plaisant, mais la trame reste bancale. Le prétexte de la route comme déclencheur du souvenir est léger. Par ailleurs, le film hésite entre l’aspect définitif et nostalgique de l’hommage et la légèreté du road movie.

Humain, profondément humain

N’en demeure pas moins la tendresse qui émane du film. Celle de Claudine Nougaret d’abord : si son documentaire est objectif, sa voix vibre d’amour pour son mari. Celle du photographe ensuite, qui porte sur les autres un regard tendre et touchant.

Le documentaire prend le temps, il incarne l’esprit de vagabondage et il est profondément humain : c’est assez rare pour ne pas l’aimer.

 

Focus sur une scène : son premier plan séquence dans Paris

Les années 60, R. Depardon laisse tourner sa caméra dans Paris. Son viseur soutient les regards. Sans agressivité, mais avec obstination. Les yeux s’esquivent, se ferment de timidité, se méfient, ou encore s’étonnent et s’amusent. Parfois, un visage se détend, et s’illumine d’un sourire, le spectateur respire.

Quand le plan est suffisamment long, il arrive que la personne baisse la garde et perde son attitude. Eclatent alors ses émotions et la profondeur derrière l’apparence.

En cela, le plan séquence de Depardon est magique : il retransmet mieux que n’importe quelle autre image d’archives la vie d’une époque. Les visages deviennent le miroir d’une société et le thermomètre du bonheur des gens.

Pour aller plus loin, voir l’interview réalisée par Public Sénat le 22/06/2012

 

La France de Raymond Depardon
Editions Seuil, paru le 09/09/2010
336 pages – 59.8 €
Voir la présentation sur le site de l’éditeur

Commentaire1 Comment

  1. Magic Johnson dit :

    Le film est vraiment à réserver aux fans de Depardon !
    Et je confirme : Son plan-séquence de début de carrière est formidable.

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