La place, d’Annie Ernaux

Par · janvier 20, 2013

Résumé : portrait du père de l’auteur, entre hommage et ethnographie
Les + : vivant, objectif, patrimonial, porte-parole des modestes, traité avec dignité
Les – : un cri d’amour étouffé, puisque la narratrice s’interdit tout sentiment et toute réaction

La place, livre d’Annie Ernaux

Résumé
Annie Ernaux raconte la vie de son père après son décès, en 1967. Né en 1899, ce garçon de ferme a tout fait pour « s’en sortir ». Il est d’abord devenu ouvrier dans une raffinerie, puis patron d’un café-épicerie.

La place est un portrait singulier mais dont la dimension est collective. Le paternel incarne les hommes de son milieu et de son époque, avec ses mœurs, ses valeurs, sa façon de vivre et de se comporter.

Un beau portrait qui fait revivre avec force le langage et le quotidien des gens des milieux modestes du début du 20ème siècle.

Avis

Le parti pris de l’objectivité

Aucune poésie, aucun sentiment. Impossible de prendre du plaisir avec les mots, ni de broder un texte romanesque, quand on veut décrire « une vie soumise à la nécessité ».

Après avoir déverser sa rage contre ses parents et son milieu dans Les armoires vides, Annie entreprend de raconter avec décence et objectivité la vie de son père. Pour cela elle s’attache exclusivement aux faits. Chaque mot doit être juste, vrai et rendre compte du quotidien.

Au-delà de la description d’un milieu social, La place, qui a valu à l’auteur le prix Renaudot en 1984, résonne malgré tout comme un hommage chargé de remords : celui de ne pas avoir su remercier un père qui a tout fait pour qu’elle réussisse.

De l’ethnographie des humbles…

Au fil de la lecture, se dessine le visage d’un homme du milieu du 20ème siècle : il soigne son jardin (le négliger serait un signe de laisser aller) et porte toujours sur lui son opinel, qu’il essuie sur son bleu. Petit commerçant, il se tait face aux gens qui s’expriment bien, et s’y soumet.

Il aime la fête foraine, admire le Pont de Tancarville, nouvellement construit et majestueux, et assume mal face aux ouvriers les longues études de sa fille. Le souci de ce que pensent les autres est omniprésent et le meilleur compliment est de n’être « pas fier ».

… à leur réhabilitation

Qui a ses racines dans le milieu populaire et provincial français (et qui de surcroît est normand) se délectera à cette lecture. Enfin une description juste de ce monde écrasé qui a rarement voix au chapitre et que l’on n’entend pas ! L’auteure met des mots là où il y avait un vide, une honte, et fait prendre conscience de notre héritage.

Et toujours la déchirure sociale et le sentiment de trahison de son milieu

Elle y relate également son enfance et le lien qui l’a unie à  son père. Avec le fossé creusé par les études d’Annie et son ascension sociale, leur complicité s’est évanouie, pour faire d’eux des étrangers. Si les mots sont objectifs et durs, le lecteur devine la déchirure et la douleur qui en a découlé, bien décrite dans Les armoires vides.

Elle décrit l’incommunicabilité entre deux milieux opposés et son obligation de faire table rase de ses goûts, de ses manières et de ses schémas de pensées pour pouvoir intégrer la caste des intellectuels, souvent issus d’un milieu bourgeois bien éduqué et cultivé.

30 ans ont passé depuis sa publication et pourtant l’ouvrage n’a pas perdu de son actualité. En parlant de sa propre expérience, l’auteure atteint à l’universel, et met des mots sur des expériences vécues pas tous, telles que l’avortement, les fractures générationnelles, l’éloignement des êtres, le décès des proches… A découvrir absolument si ce n’est pas déjà fait !

 

La place, d’Annie Ernaux
Paru  le 02/04/1986 en poche
Collection Folio n° 1722
128 pages,  4.8  €
ISBN : 9782070377220
Voir le site de l’éditeur

 

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