La tyrannie du choix

Par · février 6, 2014

Résumé : l’auteur, sociologue, montre comment la possibilité de tout choisir serait anxiogène plutôt que libératrice, et surtout un leurre servant le capitalisme
Les + : documenté, sérieux, accessible aux néophytes, multidisciplinaire, intelligent
Les – : mériterait un approfondissement dans un second livre (à quand la suite?!)
Si c’était à refaire : oui !

Résumé

Aujourd’hui les occidentaux pourraient tout choisir : carrière, couple, genre, mode de vie. Et tant qu’à choisir, autant trouver le plus avantageux, qu’il s’agisse du forfait téléphonique, du gamète, ou d’un voyage.

Plus généralement, l’injonction est de trouver le meilleur pour soi et de « se réaliser ».

Cette idéologie, en apparence libératrice, n’est-elle pas plutôt anxiogène ? Ne servirait-elle pas d’autres intérêts que ceux des citoyens ?

Avis

Dans ce livre brillant, aux frontières de la philosophie, de la psychologie et de la sociologie, l’auteur montre combien le diktat de « la réalisation de soi » fragilise les citoyens et sert le capitalisme.

Juriste et sociologue slovène, Renata Salecl livre ici un très bel essai accessible, sérieux et passionnant.

Résumé détaillé

La course au mieux-être : liberté ou fardeau ?

Le diktat général est « deviens ce que tu es ». Il suffit d’analyser les publicités et les gros titres des magazines pour s’en rendre compte. Cet ordre paraît libérateur, et pourtant… D’après l’auteur, il fragiliserait les individus et leur ferait perdre confiance en eux.

De quelle manière ? D’abord, en leur faisant porter l’écrasante responsabilité de leurs choix, et donc de leur bonheur. Auparavant, la morale, un pouvoir fort, ou encore la religion dictaient les limites et les interdits. Aujourd’hui, chacun a la liberté de mener sa vie comme il l’entend et d’oeuvrer à son accomplissement.

Face à la profusion des possibles, cela peut vite s’avérer vertigineux.

La perfection illusoire

Cet accomplissement serait d’autant plus difficile à atteindre qu’il y a toujours mieux et que chacun peut sans cesse améliorer sa condition. Le danger : une course à la perfection, laquelle n’existe pas, rappelle l’auteur.

Alors au bout du chemin et après tant de promesses, se trouve souvent une réussite plus mitigée que prévue. Les désillusions apparaîssent avec leur cortège de maux : frustrations, sentiment d’échec, honte, et une fragilisation accrue.

« L’homme sans tête », une photographie de Marie Aerts

A qui profiterait le crime ?

Aux coachs et aux auteurs en développement personnel bien sûr, qui profitent de cette perte de repères, mais surtout au libéralisme économique. Et c’est là tout l’intérêt du livre : montrer comment cette injonction à réussir sa vie et sa carrière servirait généreusement le capitalisme.

D’abord parce qu’elle implique de travailler plus, plus longtemps, quitte à écraser les autres. Le travailleur, obnubilé par sa réussite, aura tout intérêt à être parfait, policé, sans colère, souriant, présentable, dynamique et motivé jusqu’à la retraite. Un parfait obsessionnel du contrôle en somme, mais surtout un bon soldat pour l’économie marchande.

Aliénation et atomisation des salariés

Coup double pour le capitalisme : ce bon soldat au sourire Colgate, en aliénant sa personnalité, deviendrait vulnérable. Il serait donc prêt à satisfaire à toutes ses pulsions d’achat, à acheter et à travailler sans conscience.

Coup triple : obsédé par sa réussite personnelle, il en oublierait la solidarité et le collectif, seuls contre-pouvoirs pour faire valoir ses droits.

Et ce n’est pas fini ! L’auteur montre que le vice va encore plus loin. L’ébranlement de la confiance en soi conduirait également l’individu à intégrer les défaillances de la société ou de toute structure comme sienne. Il n’a pas la vie dont il rêvait ? C’est de sa faute, et non celle de la société qui lui a donné toutes ses chances. Coupable de son échec, il ne verrait plus que celui-ci était déterminé d’avance.

Une méritocratie en faillite

Pour conclure en beauté, l’auteur invite à la lucidité : contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, la réalité est faite de classes sociales et d’inégalités quasi infranchissables. Les choix des citoyens dépendent essentiellement de leur condition sociale, de leur âge, de leur sexe et d’autres facteurs contre lesquels il serait difficile de lutter. Leurs choix sont donc limités.

Et lorsqu’ils ne sont pas limités par leur condition, ils sont souvent irrationnels. Les plus importants seraient la plupart du temps pris sur des coups de tête, de manière inconsciente.

Sommes-nous alors complètement déterminés ? Et notre libre arbitre dans tout ça ?!

L’auteur conclut son ouvrage en ouvrant sur une voie nouvelle : celle du choix inattendu. Celui irrationnel qui va causer des ruptures dans la société et faire bouger les choses. Ce serait un choix guidé non pas par la raison mais par le désir. Une perspective intéressante mais qui demanderait de plus amples développements, le sujet étant à peine ébauché. A quand la suite à ce grand livre qui remue les méninges ?!

Renata Salecl

La tyrannie du choix, de Renata Salecl
Publié en septembre 2012 aux éditions Albin Michel
224 pages, EAN13 : 9782226243843
Prix : 19.00 €
Voir le site de l’éditeur
Voir la très belle chronique écrite par Thierry Jobard et publiée dans le magazine Sciences humaines (décembre 2012)

 

 

 

 

 

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