Les armoires vides, d’Annie Ernaux

Par · janvier 4, 2013

Résumé : ascension et déchirure sociales
Les + : populaire, sociologique, juste, style moderne, osé
Les – : le mépris qui indignera certains lecteurs (pourtant pas là pour juger)
Si c’était à refaire : indispensable

Résumé

Les années 40. Denise Lesur, fille de modestes tenanciers d’un bar-épicerie normand, mène une enfance heureuse. Elle évolue entre les clients bons vivants et ses parents, simples, mais qui n’hésitent pas à faire crédit aux plus démunis.

Son univers se renverse le jour où elle entre à l’école privée. L’institution lui ouvre les portes d’un nouveau monde, celui des gens aisés et distingués, qui parlent à voix feutrée un langage lisse et soigné, si éloigné de son argot et de la vulgarité.

Commence pour elle la découverte des mots, des livres et de la beauté, mais aussi la honte de son milieu. Le bistrot lui apparaît comme un lieu de beuveries et ses parents comme des petits commerçants vulgaires, incultes, serviles et à la réussite médiocre. L’écart entre les deux est trop grand, elle choisit la réussite et donc le mépris des siens.

Mise à l’écart par ses camarades, elle prendra sa revanche en devenant la meilleure, et n’aura de cesse d’aller toujours plus loin dans les études pour mieux s’éloigner de ses origines et intégrer ce nouveau monde idéal.

Le prix à payer : la déchirure sourde avec ses parents, l’incompréhension et un sentiment de culpabilité persistant.

Avis

Sans fioriture, cousu de rage, et de révolte, Les armoires vides est une autobiographie essentielle.

Elle rend magnifiquement compte des sentiments qui accompagnent toute importante ascension sociale. D’abord la honte des origines, l’amertume de n’être pas né dans un milieu bien éduqué, les humiliations répétées et l’énergie dépensée à s’adapter à ce nouveau monde.

Puis viennent le complexe d’infériorité dans ce nouveau milieu, le sentiment d’illégitimité de la réussite, mais aussi la peur permanente de perdre la place si chèrement acquise. Et si ce poste n’était pas mérité ? Et si elle retombait dans son milieu qui l’aspire, la guette, et la tire vers le bas ?

Annie Ernaux débute son ouvrage par un avortement. Le sien. Comment en est-elle arrivée là ? Elle, l’ancienne « trainée » comme disaient parfois ses parents ? Celle qui a pourtant gravi un à un les étages de l’ascenseur social, du bar – épicerie à la faculté de lettres où elle est devenue professeure agrégée.

C’est l’occasion pour elle de revenir sur son parcours et de raconter la douleur de n’appartenir à aucun monde. Ni à celui des intellectuels bourgeois ni à celui des soumis. Elle n’est  comprise nulle part et seule partout. L’exil sans changer de territoire.

Dans un langage argotique, scandé rapidement, furieusement, à coup de phrases adverbiales, Annie hurle sa haine et son amour mêlés à ses parents.

Mais attention : si  la rancune suinte à chaque page, et rappelle nos plus rageuses heures de l’adolescence, on y trouve aussi sa découverte du plaisir charnel, décrite sans tabou, et ses autres bonheurs.

Surtout, l’auteure ressuscite l’ambiance qui régnait à l’époque dans les classes moyennes et ouvrières, leurs valeurs, leurs mots et leurs goûts. Un plaisir à chaque page pour ceux qui en ont l’héritage et une étude de mœurs pour les grandes familles !

A lire absolument pour ceux qui ne connaissent pas déjà. (Après Balzac et ses géniales Illusions perdues, la prochaine chronique sera d’ailleurs sur son livre La place que j’ai dévoré sans attendre)

Les armoires vides d’Annie Ernaux
Ed. Gallimard, Folio N°1600
Paru le 23 octobre 1984
5.95 euros
Voir le site de l’éditeur

 

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