Les solidarités mystérieuses, de Pascal Quignard

Par · juin 20, 2012

Sujet : l’exorcisme d’un premier amour
Avis : bien
Les + : poétique, universel, marquant
Les – : quelques longueurs diluent l’histoire
Si c’était à refaire : oui !


Résumé

Après sa séparation conjugale, Claire revient sur les lieux de son enfance, en Bretagne, près de Dinard.

Elle y retrouve son passé et son premier amour.

Un retour sur ses terres qui pourrait durer plus longtemps qu’un simple pèlerinage…

 

Avis

Un début semblable à celui de Villa Amalia, précédent livre de l’auteur

L’ouvrage commence de la même façon : une femme solitaire largue les amarres et part se retrouver près de la mer. On craint d’abord le remake.

Puis l’héroïne prend corps, différemment. Si Claire est aussi déterminée qu’Ann, son objectif est davantage morbide. Elle est mélancolique, angoissée et panse encore ses plaies.

Un personnage insaisissable comme la lande bretonne

L’héroïne est mue par une obsession précise, mais Pascal Quignard s’ingénie à nous la révéler au compte-goutte. Chaque chapitre donne la parole à un interlocuteur différent qui détient une info-clef sur son histoire. Chacun devient alors un prisme par lequel on découvre le personnage central.

L’auteur dispense les éléments du puzzle avec parcimonie et laisse volontiers perdurer le mystère. Claire est énigmatique. Sa description physique est sommaire, son caractère échappe à toute définition. Et malgré quelques bizarreries et manies, elle reste floue. Au final, elle ressemble davantage à un bloc de marbre mal dégrossi qu’à une femme moderne.

Le lieu, dominé par les éléments marins, contribue également au mystère : la lande bretonne est mouvante, brumeuse, son climat est rude, et elle est soumise à l’ivresse des embruns et à la violence de l’océan.

L’exorcisme d’un premier amour

Peu à peu se précise cependant l’idée fixe de Claire : elle est entièrement habitée par son amour de jeunesse. Il la dévore comme le sel de la mer. Sa seule issue : chercher l’apaisement.

Elle commence par épier et chasser cet homme avec angoisse et obstination. Elle parcourt la lande de long en large et du matin au soir. Elle le cherche dans leurs anciens lieux de rencontres, des grottes et des gorges, autant de lieux utérins et archaïques au pouvoir consolateur.

L’effroi et la sidération provoqués par l’inaccessibilité de cet amour vont alors, par la marche, s’épuiser et se muer en lumière. Claire va transférer son affection dans la nature, ralentir sa course folle, trouver les lieux qui lui ressemblent et s’y fondre.

L’Homme redevenu sauvage

L’homme qui s’évanouit dans la nature, ne pense plus, et retourne à l’état primitif. Mû par son instinct, guidé par la beauté, hors du temps.

C’est vers cet absolu que nous entraîne l’auteur. Avec ses personnages prêts à se laisser happer, à se dépouiller d’une partie de leurs qualités humaines et de leur individualité, pour se laisser à nouveau remplir par le sauvage.

Ann, dans Villa Amalia, comme Claire, dans ce nouvel opus, quittent le monde, pour redevenir partie intégrante de la nature. La première, davantage solaire, y trouvera la sérénité, la seconde une délivrance et une certaine forme de bonheur.

Toutes deux ont trouvé une maison qui les ai a polarisées, et qu’elles habiteront moins que leur environnement naturel. Un refuge brut, aux antipodes de nos douillettes chaumières.

Une histoire sombre et ardue

« Les solidarités mystérieuses » reste plus difficile à lire que Villa Amalia. Le personnage est fragile et en souffrance, son environnement glace les os. Mais surtout, il nous échappe jusqu’à la fin.

Il faut accepter ce flottement, et se laisser porter par la poésie de la langue. La Bretagne y est décrite amoureusement, avec sa beauté rude et mystique, l’épaisseur de son air iodé et ses cieux en perpétuelle révolution.

La réhabilitation de qualités aujourd’hui honnies

Si son histoire est sombre et trop diluée, il faut saluer le courage de Pascal Quignard d’aller à rebrousse-poil de la morale actuelle.

Les personnages qu’il défend sont associables, solitaires, ermites, sauvages, poétiques, angoissés, presque décérébrés. Ils se dépouillent et vont à l’essentiel. Des qualités que le monde actuel nous fait prendre pour des défauts et auxquelles l’auteur redonne toute leur valeur.

 

LES SOLIDARITÉS MYSTÉRIEUSES
Editions Gallimard, parution en 2011
272 pages, 18,80 €, ISBN 9782070784790
Site de l’éditeur

 

Ajouter un commentaire